Zeltron 6 Billion

Denzel Curry – 13 (EP)

Revenue des morts comme un personnage de jeux vidéo, la gargouille gothique d’IMPERIAL est devenue une cyber Black Panther. Moitié Anonymous moitié cyborg anti-Trump, le Denzel Curry de ce 13-EP s’inspire des disques apologues qui baignent dans la science fiction, à commencer par le DELTRON 3030 de Del The Funky Homosapiens, Dan The Automator et Kid Koala.

Epuisé par son cauchemar éveillé où les noirs finissent comme Kenny de South Park, Zel continue de noircir sa musique. Son horrorcore éclairé aux rêveries d’OutKast s’est mué en un ragga indus, futuriste et bruitiste, qui rappelle le Yeezus de Kanye West.

Cet EP sert aussi d’introduction à son deuxième LP à venir, Taboo, où l’on retrouvera probablement ce nouveau Curry cybernétique échappé de la Matrice.

Pour vivre heureux, vivons moyen

Quelle Chris – Buddies

A quoi bon être rappeur si personne ne vous écoute ?
Y a-t-il une place pour les petites victoires dans le rap ?
Ces questions ont déclenché une légère crise existentielle chez Quelle Chris. Figure a peu prês reconnue de l’underground, collaborateur de Black Milk et Danny Brown, il n’est malgré tout pas une super star, il faut le reconnaître. Le monde tournerait tout aussi rond sans sa musique, et personne ne le regrettera se dit-il, pas plus que s’il avait fait un travail à priori socialement plus utile comme médecin ou plombier.

« A quoi bon ? » est un peu le point de départ de son dernier album Being You Is Great, I Wish I Could Be You More Often. Parce qu’inutile pour inutile, autant en faire un disque. Sur Buddies, il nous parle de son reflet comme d’une tierce personne dont il est à la fois amoureux, fan et admiratif. « I Fuck With Myself » se répète t-il comme un mantra, tellement qu’il pourrait s’offrir des fleurs, boire un verre avec ou baiser les mêmes nanas que lui. Le concept d’ego trip est poussé si loin qu’il en devient absurde et comique, appuyé par ce ton de comédien de stand up pince sans rire. Et finalement cette farce devient libératrice.

Being You Is Great est un puzzle de pensées, de souvenirs, d’anecdotes, pour s’autocélébrer. Quelle Chris se compare à Bruce Lee et Boosie pour se trouver les mêmes points forts dans des situations absolument lambda, ou raconte qu’enfant il avait de la glace sur les joues comme Gucci Mane. Enfin, de la vraie glace quoi, pas un tatouage.

Grâce à son humour et sa grande sincérité, ses histoires de loosers deviennent belles et poétiques, et sa vie ordinaire devient presque extraordinaire. Les images s’enchainent dans le flou d’un demi-sommeil, aidées par le côté brumeux et onirique des productions boom bap légèrement jazzy.

La destination est évidemment l’acceptation de soi, la célébration des gens normaux et des choses inutiles de la vie. Parce qu’il n’y’a rien de plus important et de plus beaux que les choses à priori inutiles. Un album avec une véritable dimension thérapeutique, qui nous soulage des questions inutiles sur le sens de nos actes, et nous enlève la pression d’être le meilleur.

It’s Mostly The Voice, That Gets You Down

Ralo – Calm Me Down

Aussi rare qu’efficace, Lil Lody produit sur les meilleurs projets de Gunplay, Plies, Starlito, Shy Glizzy et Young Scooter. Pour les deux diables de Floride, il turbine sa trap à la nitroglycérine, pour les trois autres, il a recourt aux samples émo et grandiloquents, propices aux moments de vérité.

Proche de Young Scooter et fréquent collaborateur de Shy Glizzy, Ralo fait partie du deuxième groupe de trappeurs. Alors quand il fait appelle à Lil Lody, lui aussi pour sa meilleure mixtape en date, il se trouve possédé par les esprits de Benjamin Franklin et Friedrich Engels, tiraillé entre l’accumulation du capital et le partage des richesses, pour finalement reverser au peuple les bénéfices de son commerce de croquettes pour chiens.

D’abord, le flow criard du Robin des Trap fait grincer les dents, puis habitué à ses fausses notes et placements étranges, on n’entend plus que l’âme de ce Young Scooter musulman. On ne s’était pas senti aussi américain depuis le premier Street Lottery en 2013, et jamais un millionnaire n’avait paru aussi proche du peuple depuis la mort de Saint Pablo Escobar.

La façon dont Ralo s’amuse à passer le micro comme une patate chaude avec Gucci Mane, 21 Savage ou Young Thug rend ses collaborations souvent intéressantes. Une bonne raison d’attendre RaloLaFlare, sa première mixtape chez 1017 à paraître en juillet, dont la moitié des titres seront des duos avec Guwop.

En attendant, Famerican Gangster 2 est pleine de ces moments qui rappellent à quel point les trappeurs sont les descendants des cowboys et des pionniers, derniers champions de ce rêve américain mort partout ailleurs.

Above The Convenience Store

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Above The Convenience Store, mixtape rap et estivale pour faire le tour des régions en 17 chansons.

En attendant le projet de leur leader chez Sick-Wid-It, l’équipe OMB souffle les vents du Sud sur Sacramento. Philthy Rich dépoussière un standard grâce au chanteur du RBE x SOB, jeunes sensations des collines de Vallejo. Bâton Rouge, ses tubas, ses cloches de vache et ses soldats. Les Creek Boyz de Baltimore, leur hymne des copains. Le retour d’Husalah. Et à l’étage, Chief Keef discute avec son double : « that gum you like is going to come back in style »

Télécharger « Above The Convenience Store »

Cover : Ivan Lavague

Flamber n’est pas un crime

IceWear Vezzo – Freedom

A la croisée de la mob music et du gangsta bounce, saturée des lasers épileptiques de Swizz Beatz, la scène gangsta rap de Detroit est une des plus passionnantes à suivre actuellement. Ses figures ont en plus des parcours de vie hors normes, avec à chaque jour son rebondissement digne du cinéma.

Cette année, les deux rappeurs les plus en vue sont acteurs de success stories. Tee Grizzley chante un à un chacun de ses jours de liberté sur son album My Moment, et Payroll Giovanni continue de prôner une vie sobre et loin des conneries sur l’excellent PayFAce.

Mais en parallèle, des rappeurs de l’east side vivent un cauchemar. C’est ce que racontent sur leurs albums respectifs Peezy et Icewear Vezzo. Ils reviennent sur l’acharnement dont sont victimes les afro américains qui, à Detroit, osent afficher ostensiblement leur réussite. Ces rappeurs qui n’ont commis pour seul crime que d’éplucher des liasses en club et d’avoir réinvesti dans la fragile économie locale, se retrouve harcelés par la Hip-Hop police, qui guète le moindre de leur faux pas.

En attendant leur libération, ne passez pas à côté de Ballin’ Aint a Crime de Peezy et de Price Goin Up d’Icewear Vezzo, des albums à la fois complémentaires entre eux puisqu’ils racontent la même histoire, et avec les blockbusters de Tee Grizzley et Payroll Giovanni dont ils sont les versants malheureux.